« Nous voyons que Dieu est arrivé au point ultime de l’existence humaine qui porte la marque de la centième année ou plus. Allons, rappelle ton âge pour faire le décompte. Compte en le soustrayant à ce temps tout ce qu’un créancier, tout ce qu’une maîtresse, tout ce qu’un Roi, tout ce qu’un client t’as arraché tout comme un différent conjugal, la punition des esclaves, les allers et venus par la ville pour remplir des obligations. Ajoute les maladies que nous fabriquons de nos propres mains, ajoute aussi ce qui reste inutilisé et tu verras que tu auras moins d’années que tu n’en compte. Rappelle-toi quand tu t’es tenu à ta décision, rappelle-toi le peu de jours qui se sont déroulés conformément tes projets, rappelle-toi quand tu as eu l’usage de toi-même à ta disposition, quand ton visage n’a pas changé d’expression, quand ton courage n’a pas faibli, quelle réalisation est à mettre à ton actif en une si longue vie, rappelle-toi combien de gens ont pillé ta vie sans que tu te rendes compte de ce que tu perdais, rappelle-toi combien de temps t’ont coûté une vaine douleur, une sotte joie, une passion dévorante, une fréquentation intéressée, rappelle-toi comme il t’est resté peu de chose de ce qui était à toi. Tu comprendras que tu meurs prématurément »
Sénèque ; De la Brièveté de la vie, Chapitre III
De même pour ne pas regarder ce qu’ils ont sous les yeux, les hommes ont le choix soit de regarder ailleurs, soit tout simplement de fermer les yeux. De même il existe deux grandes manières de se divertir, c'est-à-dire d’oublier que l’on va mourir, la religion d’un côté et l’hédonisme de l’autre. Dieu ou le Plaisir.
La première forme de divertissement, du refus de la mort passe par l’amour véritable, qui aux yeux du Christianisme, depuis Platon, suppose qu’on ne s’attache pas au corps périssable de celui ou celle que l’on aime mais à la beauté immortel dont il n’est écensement que l’expression provisoire. Le divertissement consiste ici paradoxalement dans le refus même de s’amuser. La réalité, c'est-à-dire l’éphémère ne vaut pas le coup. L’Homme est ce drôle d’animal tantôt inquiet qui regarde ailleurs quand le bonheur est là. Le divertissement ou religion fait en l’occurrence comme si la mort était une affaire si grave qu’il faille à tout prix inventer le remède de cheval d’une vie éternel.
Bref, plutôt lever les yeux aux ciel que s’envoyer en l’air et il faut être fou pour être aussi sage.
Sous une seconde forme, plus subtile mais non moins délirante, le divertissement que l’on peut qualifier autrement, d’ « Hédonisme » consiste non plus à surmonter la mort mais à profiter de la vie, à jouir du présent comme si la vie était un gros gâteau dont il s’agirait de manger la plus grande part. Après l’Homme chaste qui se punit d’être mortel en se privant du plaisir, voici l’Homme qui veut jouir parce que le temps presse. Fini le Paradis, adieu l’au-delà, bonjour le 7ème Ciel ! C’est le divertissement de l’Homme qui refusant tête haute la promesse d’une vie après la mort se perçoit qu’en conséquence il est lucide, qu’il est de ceux qui regarde la mort en face sans voir que c’est là justement une façon comme une autre de voir qu’il va mourir.
Telle un fumeur qui s’en grille une pour fêter l’arrêt de sa tabagie, la téléologie hédoniste remplace le divin par le plaisir dont elle fait indûment une fin en soi. Entre celui qui cherche un sens dans un ciel vide et celui qui a pour seul but de jouir, il n’y a qu’une différence de degré. Certains sachant la vie courte se donnent pour seul programme d’en profiter, d’autres espérant le paradis se prive de joie avant de mourir. Chacun son truc.
Mais l’ivresse du plaisir ou l’opium de la vie éternelle sont deux drogues dures qui mettent l’hédoniste et le chrétien en état de manque. Tout deux, mais nous tous, font ce qu’ils peuvent, ils ont en commun d’ignorer tous le jours comme son nom l’indique, le néant n’existe pas et par conséquent le divertissement est un faux problème. Car comme l’enseigne Sénèque dans le traité De la brièveté de la vie, la vie est peu être brève mais elle est infini quand on ne la passe pas à lutter contre des moulin à vent. « Notre existence offre », dit-il, « de vastes étendues à qui sait en disposer. Nous n’avons pas reçu une vie brève mais nous nous la sommes faites et nous en n’avons été dépourvu mais prodigue ».En d’autres termes le temps passe bien sur mais rien ne presse, il faut prendre son temps. Non seulement il est vint de fuir ce à quoi nul n’échappe comme la mort mais se serait là confondre la liberté avec l’aptitude introuvable de faire ce que l’on veut. La liberté, la vraie selon les stoïciens, commence par le courage d’être humble et de renoncer à ce qui ne dépend pas de soi. L’insensé qui dit non comme tout le monde aux évènements qui se passe de lui est beaucoup moins libre que le sage qui dit « oui » comme l’y invite le monde telle qu’il est à la façon dont les choses passent et se passent de sorte qu’il est contradictoire de fuir le plaisir ou l’au-delà que de les rechercher pour eux même. Ils ne sont dans le meilleur des cas que des vertus collatérales de la seule connaissance qui vaille, le savoir-vivre.


1 commentaire:
Bizarre votre commentaire perso... parce qu'en 2008, donc un an avant vos pensées inspirées, Raphael Enthoven a lu ce même texte sur France Culture...
https://www.dailymotion.com/video/x7gawo
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